Antoine Agoudjian 'Les Yeux Brûlants'
Mémoire des Arméniens
22 septembre - 22 octobre 2011
« Instantané »… Nulle part mieux que devant ces oeuvres
rassemblées ne se dévoile l’ambivalence d’un vocable familier
et qui peut se faire si trompeur. Il n’est pas, en vérité une
seule de ces photographies qui ne démontre, dans l’ordre du
beau comme du juste, l’efficacité d’une irruption de la longue
durée, tendre ou brutale, au coeur de tout moment spécifique
et qui est de la sorte immobilisé. La force en naît, en chaque
occurrence, à la rencontre de l’immédiat de la scène saisie et
de la longue durée dont elle nous parle si fort. Et telle est bien
la source d’une séduction sans pareille. Cet équilibre fragile et savant, on considérera peut-être
qu’il est incarné, métaphoriquement, par le personnage, en
costume ancien, qui progresse en balance sur son fil, devant
l’église immuable de l’arrière-plan. Quête obstinée d’une mémoire : l’artiste ne cache pas son jeu,
en refus affiché de toute gratuité de l’image. La prégnance du
martyre arménien est obsédante, parmi l’omniprésence du
deuil, entre la barbarie des hommes et les violences de la
terre qui tremble. Mais voici que tout-à-coup se rencontre
l’oiseau lumineux qui protège, in extremis, du désespoir.
Comme le fait aussi l’enfance, en intimité avec les anciens,
dans le chagrin obsédant, mais aussi dans la détermination
d’une survie, d’un courage, d’une fidélité.
Les noirs en aplat, les blancs en taches soudaines, les gris
dans les incertitudes des combats dont l’énergie se reflète
et déborde au-dehors d’elle-même, tout un dégradé maîtrisé
confère leur pleine intensité à l’humanité des visages marqués
par les épreuves qui ont labouré les vieillards, en contraste
avec l’ingénuité du jeune âge –mais non pas avec ses larmes.
Pas trace, ici, d’un didactisme ; mais le talent rare d’offrir au
regard et à la pensée la trace indélébile d’un passé torturé –un
passé qui pourtant laisse ouvert le chemin d’une paix rêvée,
du côté des champs, de la mer et du bitume. Les peuples
que l’Histoire a martyrisés viennent ainsi, selon l’intention
dont l’artiste, sans rien en dissimuler, a choisi d’éclairer sa
création, nous parler, grâce à lui, de ce que la suite des temps
arrachera –peut-être- aux fatalités de la douleur perpétuée.
Et de cette lumière aussi on lui est reconnaissant.
Jean-Noël Jeanneney
Historien, Président des Rencontres d’Arles
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